La Hongrie : des dérives autoritaires au schéma familier ?

Updated: Apr 17, 2021

Tom, Pays-Bas - Caricature provenant de l’article La Hongrie et la Pologne, “chiens de garde” de l’Europe ? de Courrier international



Dès sa campagne présidentielle de 2017, le président français Emmanuel Macron avait souhaité mettre en avant sa volonté de créer une Europe plus forte. Malgré les efforts français et allemands, l’unité européenne se voit fragilisée par certains régimes comme celui de la Hongrie. En effet, le Premier ministre Viktor Orban et son gouvernement s'engagent depuis plus d’une décennie dans l’autoritarisme, s’opposant ainsi aux principes démocratiques revendiqués par l’Union Européenne.



Un début pourtant prometteur


Après la Seconde Guerre Mondiale, la Hongrie est dirigée par un régime communiste autoritaire. C’est dans ce contexte politique que le Fidesz, parti politique dissident de la doctrine communiste, et Viktor Orban font leur apparition sur la scène politique. L’actuel Premier ministre hongrois, alors âgé de 24 ans, prononce en juin 1989 un discours d’opposition au régime et fait part de ses revendications démocratiques (1).


Viktor Orban exprimant ses revendications démocratique en juin 1989


S’appuyant sur la jeunesse, le Fidesz se fonde d’abord sur une politique sociale-libérale qui peu à peu laisse place à des principes conservateurs à partir de 1995, date à laquelle Orban prend la direction du parti.



Un premier mandat réussi...


Après s’être vivement opposé aux deux premiers gouvernements qui suivirent la transition démocratique du pays, le Fidesz a ensuite réussi à remporter les élections législatives de 1998 avec une majorité relative. Viktor Orban est ainsi nommé Premier ministre. À 35 ans, il devient le plus jeune chef de gouvernement en Europe.

Son mandat consiste principalement à relancer l’économie du pays. En effet, le gouvernement qui avait précédé celui de Viktor Orban était à l'origine d’un déficit budgétaire que le jeune Premier ministre réussit ensuite à compenser.

La Hongrie s’ouvre également au reste du monde en rejoignant en 1999 l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN).


Malgré ces réels progrès, notamment économique avec la baisse du chômage et de l’inflation, le Fidesz ne parvient pas à remporter les élections de 2002.



… avant d’ancrer véritablement son pouvoir


Leader de l'opposition pendant huit ans, Viktor Orban, dont le rôle fut parfois discuté au sein du Fidesz, remporte une victoire écrasante lors des élections de 2010 en obtenant la majorité absolue.


Il ne tarde pas à exprimer ses envies de changement et suggère, l’année de son retour au pouvoir, une réforme de la Constitution hongroise. Celle-ci, appelée « Loi Fondamentale », se base alors sur l’idée d’un État puissant aux valeurs nationalistes (2) qui mène une politique économique interventionniste qui, comme son nom l'indique, préconise l’intervention de l’Etat dans l’économie. Elle inclut également des principes très conservateurs tels que le caractère hétérosexuel du mariage. Plus récemment, le gouvernement hongrois a proposé un amendement ayant pour but de cimenter le genre dans la Constitution, le définissant comme étant uniquement celui de la naissance. La Hongrie a donc pour projet d’interdire de changer de sexe, que ce soit à l’état civil ou bien par une opération.


Si ce projet de Constitution suffisait à inquiéter sur l’état des libertés fondamentales en Hongrie, un texte de loi vient aggraver, dès 2011, la situation. En effet, ce dernier permet la création d’un Conseil des médias pouvant obliger un journaliste à révéler ses sources si cela relève de l’ordre public ou de la sécurité nationale ou accéder aux documents avant la publication d’articles. Tout cela est très vague puisque les termes d'ordre public et de sécurité nationale peuvent être interprétés de façon très large ce qui laisse à cette institution une marge de manœuvre conséquente.


Le Conseil des média peut également interdire la publication de certains articles s’ils sont jugés partiaux. Il paraît ainsi intéressant de rappeler que le principe même de média relève du traitement d’information avec un parti pris. La menace de la censure pèse donc sur les différents journalistes et médias.


Viktor Orban, premier ministre hongrois controversé, le 18 février 2018 à Budapest


Même Amnesty Internationale, la célèbre ONG, a fait l’expérience du manque de liberté de la presse en Hongrie. Le président d’Amnesty International Hongrie a donc réagi en dénonçant cette situation puisque pour lui « Il est scandaleux que l’agence de presse officielle hongroise censure les informations que publient Amnesty International et Human Rights Watch. C’est un nouveau coup porté à la liberté des médias et une nouvelle restriction imposée aux ONG en Hongrie. »



Une vive critique de l’immigration


Le tournant conservateur du Fidesz s’accompagne d’une critique virulente de l’immigration. Viktor Orban ne souhaite pas que son pays devienne un « vaste camp de réfugiés » selon ses propres mots.


Il fait ainsi construire au Sud du pays une clôture de barbelés afin d’empêcher l’immigration illégale qui consistue pour lui l’un des grands dangers menaçant son pays (3) comme on peut le voir dans cette vidéo concise du Monde, Viktor Orban, nouveau champion de l’extrême droite. Le gouvernement va même jusqu’à pénaliser l’aide des ONG aux migrants.



La COVID-19, un prétexte pour affirmer son pouvoir


Le 30 mars, la Diète hongroise, le parlement monocaméral de la Hongrie, a adopté une nouvelle mesure pour faire face à la situation sanitaire. Celle-ci permet au Premier ministre de gouverner par décret pendant une durée illimitée.


Si cette mesure a pris fin le 16 juin dernier, le fait même qu’une institution démocratique puisse accorder un CDI de dictateur à Viktor Orban a de quoi inquiéter. Cela n’est pas sans rappeler le bref échange entre le Premier ministre hongrois et le Président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, qui, déjà en 2010, avait gratifié Viktor Orban d’un cinglant : « Bonjour dictateur » (4).

Au mois de novembre, un plan de relance économique a été élaboré par l’Union européenne afin de se relever de la terrible crise de la COVID-19 grâce à un financement de 750 milliards d’euros. Tout semblait donc être prévu pour se relever de cette période difficile. Seul problème, la Hongrie et la Pologne ont décidé d’appliquer leur droit de veto à cette mesure, bloquant ainsi le plan de relance qui doit être approuvé à l’unanimité.

Alors pourquoi cette opposition des deux pays d’Europe de l’Est qui connaissent depuis quelques années une dérive autoritaire ?


En réalité la réponse se trouve dans le vote d’une clause qui impose le respect de l’État de droit comme condition d’accès au versement des fonds européens (5). Comme le retranscrit Francetvinfo (6), d’après le ministre de la Justice polonais, le critère de l'Etat de droit « n'est qu'un prétexte (...), il s'agit d'un asservissement institutionnel, politique, d'une limitation radicale de la souveraineté ». L’État de droit est défini par Hans Kelsen comme un « État dans lequel les normes juridiques sont hiérarchisées de telle sorte que sa puissance s’en trouve limitée ». Autrement dit, l’État de droit est un système politique dans lequel le pouvoir de l’État est encadré par le droit. Les valeurs démocratiques et libérales promues par l’Union Européenne font partie intégrante de celui-ci. Le rejet des libertés fondamentales en Hongrie s’oppose donc totalement aux volontés de l’Union européenne.

Au cœur d’un projet européen qui se veut respectueux des principes démocratiques et des libertés fondamentales, la Hongrie, tout comme la Pologne d’ailleurs, fait office d’intrus.

La politique menée par le Fidesz et son dirigeant Viktor Orban, va à l’encontre du respect des valeurs humaines et des droits de l’homme. L'omniprésence d'un nationalisme accru ainsi que de principes ultra-conservateurs, montre le gouvernement hongrois comme un des leaders de l’extrême droite européenne. Cette triste réalité entraîne de vives critiques des médias et populations des démocraties européennes.


Pour autant, l’Union Européenne n’intervenait jusqu’alors que dans certains cas concrets qui consistuaient des entorses au droit européen. La Cour européenne des droits de l’homme avait par exemple condamné la Hongrie suite à l’évincement du président de la cour suprême. La nouvelle clause ajoutée au plan de relance apparaît comme une véritable sanction à l’égard du tournant autoritaire pris par la Hongrie et la Pologne. Néanmoins le choix d’intervenir de l’Union européenne pourrait s’expliquer par ses craintes de voir la Russie retrouver le cercle d’influence qui était le sien pendant la Guerre froide.



Une dérive vers l’autoritarisme ?


Les régimes autoritaires ont notamment été théorisés par Juan Linz, un sociologue espagnol. Le contexte de ses analyses est essentiel. En effet, il écrit pendant la deuxième moitié du XXème siècle, une période marquée par des transitions démocratiques mais qui souffre toujours des marques laissées par le totalitarisme. C’est ainsi que Linz se rend compte qu’il existe des régimes politiques qui ne peuvent ni être qualifiés de démocratique ni de totalitaires, ce sont les régimes autoritaires. Il s’applique alors à définir l'autoritarisme et à souligner ses divergences avec les régimes totalitaires dans son ouvrage Régimes totalitaires et autoritaires.

Si le totalitarisme (6) est définit par le sociologue comme « des gouvernements de crise intérimaires qui ne se sont pas institutionnalisés et qui introduisent une coupure provisoire avec les règles du régime précédent en matière d’accession au pouvoir et d’exercice de celui-ci », l’autoritarisme semble lui, correspondre à une dérive politique légèrement moins marquée. Selon Linz, il s’agit d’un système ou la diversité d'opinions est effectivement limitée mais sans idéologie directrice.

L’analyse du sociologue espagnol peut donc être appliquée aux États européens déviants.

En Hongrie par exemple, la censure appliquée limite le pluralisme politique. De plus, le régime hongrois se base sur les mentalités, elles se distinguent de l’idéologie des régimes autoritaires. Cette dernière est élaborée et organisée par le régime et les intellectuels. Au contraire, les mentalités sont des manières de penser plus émotionnelles qui déterminent des façons de réagir aux situations qui se présentent. C’est notamment cette idée que l’on retrouve dans la critique de l’immigration caractéristique des régimes déviants.



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Thomas Kacer, rédacteur chez Décryptage Citoyen International.

Le 13 avril 2021


Pour aller plus loin :

Linz J., 1975, Régimes autoritaires et totalitaires, Armand Colin, Paris


Sources mentionnées dans l’article :

  1. Article de Toute l’Europe sur le Premier ministre hongrois, Viktor Orban

  2. Article du Figaro centré sur l’explication du veto de la Hongrie et la Pologne au plan de relance européen. On y retrouve un paragraphe sur les principes conservateurs de la Constitution hongroise.

  3. Vidéo du journal Le Monde intitulée Viktor Orban, nouveau champion de l’extrême droite.

  4. Article de Toute l’Europe sur le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, où l’on retrouve l'anecdote de l’échange entre ce dernier et Jean-Claude Juncker.

  5. Article de francetvinfo sur le blocage du plan de relance économique européen par la Hongrie et la Pologne. Article issu de Pôle Sud sur l’Espagne et le Portugal.


Autres sources :

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