top of page

La réalité d’une immigration subie


Montréal est une ville réputée pour être cosmopolite et ouverte d’esprit. J’y ai immigré, il y a quelques années comme des centaines d’autres personnes. Française, je travaille à côté de mes études avec une chilienne dans un magasin de chaussures. Un jour, entre deux essais de botte d’hiver, une cliente nous a parlé d’un livre qu’elle venait de lire Là où je me terre ?, curieuse je l’ai acheté. Ce livre écrit par Caroline Dawson, raconte son histoire. Elle y parle d’immigration. En 2016, 24.6% de la population du Grand Montréal est immigrée. Dans cette ville, on connait tous quelqu’un d’immigré, et pourtant, malgré sa réputation de ville accueillante, être immigré peut rester un poids important. L'auteur aborde une perspective intéressante à travers son roman, savez-vous à quel point il est difficile d’être immigré? Ce roman a été écrit pour être lu par des personnes qui n’ont jamais vécu l’immigration, mais qui fréquentent au quotidien des immigrés. Caroline Dawson nous parle d’une immigration subie, pas la mienne en tant qu’étudiante, pas la tienne en tant que jeune travailleur qui commence sa carrière à l’étranger, non, la leur, à tous ceux qui fuient leur chez eux.



Le vieux port de Montréal


A travers ce roman, l’autrice raconte la façon dont ses parents ont décidé de fuir la dictature du Chili lorsqu’elle avait sept ans pour venir s’installer au Canada, plus précisément à Montréal. Qu’est-ce que ça fait d’être déraciné de sa terre? Elle nous fait entrer dans toutes les dimensions de la réalité de l’immigration et surtout, elle nous permet de voir notre société, celle des pays riches et développés à travers les yeux d’une immigrante. A leur arrivée sur le territoire, Caroline et sa famille ont dû faire une demande d’asile à la frontière. Ce long processus les a conduit à être enfermé dans un hôtel pendant des semaines sans pouvoir sortir, comme des prisonniers en attendant un verdict sur leur statut. Une situation difficile à vivre. Elle raconte comment tout était différent au Canada, à quel point en tant que petite fille, elle a dû jongler avec son identité multiculturelle (chilienne et québécoise). Avec simplicité et détail, elle nous fait part de chaque phase de son apprentissage et de son intégration à la culture québécoise. “Je sais surtout qu’on apprivoisait l’hiver en même temps qu’on apprenait les mots pour le dire : “neige, poudrerie, pluie verglaçante”. Caroline Dawson nous permet de mesurer à quel point tout ce que suppose concrètement cette vie d’immigrant - que nous pensions connaître - nous est en réalité étranger.


En effet, l’apprentissage du français à l’aide de mots désignant des sports jamais pratiqués (“ski alpin”) nous paraît anodin, mais est particulièrement difficile pour la jeune chilienne. Les heures à tuer le soir, dans les bureaux d’une banque, pendant que ses parents devenus concierges récurrent les toilettes, les quolibets des camarades de classes écoeurés par des sandwiches au dulce de leche. Toutes ces habitudes, son quotidien, sa culture se sont effacés petit à petit. Au départ, par elle-même, elle a essayé de se fondre dans la masse pour ne voulant pas attirer les moqueries et l’attention, en oubliant sa propre identité, ses propres goûts de sa culture chilienne. Elle raconte également comment ses parents, n'ayant pas de diplôme reconnu au Canada, ont seulement pu obtenir des emplois non qualifiés, obligés de travailler de nombreuses heures (40/45h par semaine), ardemment, pour élever leurs enfants. Elle délivre son ascension sociale, décrivant leurs premiers appartements, miteux, dans des quartiers défavorisés, finissant par avoir une jolie maison avec piscine en banlieue de Montréal. Caroline Dawson explique comment elle s’est construite entre deux cultures, ne se sentant souvent pas à sa place, “l’étrangère”, même des années après son immigration. Elle aborde l’immigration subie, pour ouvrir la réflexion sur notre comportement et sur notre discours face aux immigrés.

Ce roman touchant m’a poussée à faire des recherches sur l’immigration subie, et plus particulièrement sur l’aspect psychologique de celle-ci. Les raisons personnelles de migrer sont variées, mais, en général, quand une famille ou une personne individuelle part s’installer dans un autre pays, elle doit faire face à des difficultés économiques, linguistiques, administratives, juridiques et d’exclusion sociale. Les individus qui migrent cherchent un meilleur cadre de vie ailleurs, mais, ils font majoritairement face à un cadre psychologique culturel interne de la personne, en d’autres mots ils sont confrontés à une remise en question individuelle, dû à la différence de culture. La première conséquence est le début de réflexion existentielle. Une étude écrite par Pierre Dongier, Manon Kiolet et Isabelle Ledoux nous explique que la majorité des nouveaux arrivants qui consultent un professionnel de la santé présentent des symptômes physiques, mais également psychologiques comme la perte d’appétit ou les troubles du sommeil. “La plupart des nouveaux arrivants vivent de façon plus ou moins importante des troubles d’adaptation liés au choc culturel, à la perte des repères sociaux (perte de statut professionnel, perte de liens familiaux ou séparation familiale, confrontation aux valeurs différentes de la société d’accueil)” (Dongier, Kiolet, Ledoux, 2007). Ce sont donc ces facteurs de stress social qui provoquent des crises existentielles chez les individus. De plus, certains d’entre eux, ont déjà connu des situations psychologiquement difficiles avant de décider de migrer, ce qui est souvent la cause de leur déplacement même. Leurs expériences traumatiques les fragilisent davantage psychologiquement.


Nous pouvons faire un parallèle avec un autre livre, celui écrit par Lisa Allen- Agostini nommé Home Home. C’est l’histoire d’une adolescente de Trinidad qui migre au Canada, à Montréal. Elle part vivre chez sa tante, et nous délivre les différences qu’elle vit au quotidien entre son pays d’origine et la Canada. L’aspect psychologique de sa migration est très important. Elle a perdu ses repères, arrive dans un pays plus développé, riche : tout au Canada lui paraît confus. De la même manière que Caroline Dawson, l’autrice nous décrit avec détails les sentiments et émotions ressentis. L’adolescente ne se sent pas à sa place, se demande pourquoi elle est ici et souhaite retourner dans son pays. De même, elle perd son identité, et se construit au fur et à mesure du temps avec la culture québécoise. Cependant, au fil des pages, l’immigration subie devient une immigraton voulue car malgré les difficultés et la dépression qu’elle vit, elle a migré en espérant un meilleur avenir qu’elle arrive finalement à atteindre.


Ces deux romans peuvent donc nous pousser à nous interroger sur les politiques mises en place pour rendre plus facile l’adaptation des migrants, mais nous poussent également à nous poser des questions sur la dureté de ce processus et nos comportements vis-à-vis d’eux. Sommes-nous réellement accueillants ? Faisons-nous des efforts pour les intégrer ? Le Canada est un pays extrêmement cosmopolite avec 60% de sa population qui n’est pas canadienne. C’est un pays d’étrangers, ayant connu une immigration importante, et pourtant il est écrit dans ces deux livres, qu’il est difficile pour un individu de se sentir chez soi et d’immigrer. La première question que nous nous posons alors est la suivante : Comment cela se passe-t-il dans les autres pays ? Comment dans des pays moins ouverts d’esprits, plus racistes, plus xénophobes, ces immigrants font-t-ils pour se sentir chez eux ? La réponse est que cela prend énormément de temps avant de se sentir vraiment chez soi.


La violence envers les migrants c’est ce que dénonce Amnesty International à travers le traitement des pays européens. L’association parle de pratiques discriminatoires et se penche notamment sur la période des deux dernières années, dans un contexte de pandémie mondiale. Vous pourrez trouver des centaines d’articles sur Google, parlant des problèmes d’immigration en Europe ainsi que de violence et de racisme contre les migrants. Nous sommes tous au courant que cela existe depuis des années. Cependant, la pandémie mondiale du COVID 19 a donné une autre dimension au problème. En effet, en Serbie, en Allemagne ou à Chypre, des mesures sélectives ont été mises en place contre les réfugiés, les migrants ou demandeurs d’asile. Des quatorzaines hautement surveillés par l’armée ou encore des confinements établis pour ces populations avant le reste du pays… “De manière générale, les restrictions disproportionnées en matière de liberté de mouvement qui ciblent les minorités ethniques ou les réfugiés, demandeurs d’asile et migrants, sans preuve que ces personnes représentent une menace objective à la santé publique ou à la sécurité, font porter un poids inutile et disproportionné sur ce groupe et relève de la discrimination”, dénonce le rapport d’Amnesty International.


Ce groupe de population connaissant déjà des difficultés dans de nombreux domaines tel que vu ci-dessus, c’est alors qu’ils doivent en faire face à des nouvelles lorsqu’un contexte particulier entre en jeu. Dans cet exemple, on se rend compte que lorsque la population d’un pays a peur suite à une situation particulière, on remet parfois la faute sur les immigrants. C’est pourquoi, ce sont les premiers touchés par les mesures publiques mises en place. A travers la pandémie, les immigrants se sentent encore moins intégrés, ne se sentent pas chez eux ni légitime d’être ici. On voit donc que ce sentiment émane des politiques misent en place par les gouvernements, mettant de leur plein gré ce groupe de population à l'écart. Ces mesures créent un sentiment de frustration et d’injustice.


Par conséquent, à travers le livre écrit par Caroline Dawson, nous pouvons comprendre qu’il est difficile de s’établir dans un pays qui n’est pas le nôtre, notamment quand la culture diffère. Son livre, nous permet de nous questionner sur notre propre comportement face aux immigrants mais également sur le rôle du gouvernement et les politiques mises en place.




Décryptage Citoyen International a pour but principal de décoder l’actualité, pour un citoyen plus éclairé


Alice Thuau, rédactrice chez Décryptage Citoyen International.

Le 5 avril 2022


Pour aller plus loin :



Covid-19 : Les migrants dans les camps grecs ne représentent pas de danger, ce sont eux qui sont en danger. Anne-Diandra Louarn, 25 Juin 2020


Psychologie et migration : quel accompagnement pour les migrants et leur famille ? Le journal des psychologues, Ivy Daure, 2020.


Il faut du psy! Rhizome par Roman Petrouchine, Julia Maury de Feraudy, Halima Zeroug-Vial, 2018.


Alain Destexche : “En Belgique, l’immigration est subie et l’intégration, ratée”. Paul Sugy, 2019.

Sources utilisées pour la rédaction de cette revue de lecture :


La matrice familiale dans l'immigration : trauma et résilience, Dialogue par Elizabeth Batista Wiese, Marina Van Dijk, Hacène Seddik


Témoignages de migrants : aller au-delà des silences, L’école des parents par Pascale Jamoulle


L’immigration internationale : principal facteur d’accroissement démographique dans le Grand Montréal. Perspective Grand Montréal


Racisme et violences policières : les migrants parmi ceux touchés de manière disproportionnée en Europe. Info Migrant par Charlotte Oberti


La santé mentale des immigrants. Médecin du Québec


Human right violation in the enforcement of Covid-19 measures in Europe. Amnesty International, 2020


Là où je me terre. Caroline Dawson


bottom of page