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Le Scandale du Chlordécone : une injustice environnementale


Qu’est-ce-que le Chlordécone et pourquoi a-t-il été utilisé ?


Après la crise sucrière, la banane devient dès 1960 le premier produit agricole d’exportation. La Guadeloupe et la Martinique en produisent 270.000 tonnes chaque année, dont 80% partent pour la métropole qui en raffole. Elle occupe une place prédominante dans l’économie locale, c’est pour cette raison que le lobby agricole a voulu à tout prix préserver cette filière et ses emplois. Cependant, la banane possède un ennemi, le charançon du bananier. Le charançon est un insecte qui attaque et rend malade le bananier. Pour lutter contre cet insecte et garantir une production lucrative, la solution se trouve dans l’utilisation d’un pesticide et insecticide, le Chlordécone. Le Chlordécone est un insecticide dit toxique et persistant selon les études menées par l’Institut de recherche en santé, environnement et travail en partenariat avec l’inserm et le CHU de Guadeloupe. Il y a des études comme TIMOUN ou KARUPROSTATE qui ont prouvé la dangerosité de cet insecticide sur l’Homme, et il y a encore des recherches en cours avec l’étude PKCHLOR.


Source : Illustration issus du profil instagram @labananematuer


À partir de 1972, les cultivateurs antillais se mettent à déverser des centaines de tonnes de Chlordécone sur les plantations. En effet en 1972, le ministre de l’Agriculture et de l’Aménagement rural, Jacques Chirac, délivre une Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) provisoire pour le Chlordécone sous la dénomination commerciale de Képone. C’est dans ce contexte qu’entre les années 70 et les années 90 des centaines de tonnes de pesticides ultra toxiques sont déversés sur les bananerais de Guadeloupe et de Martinique. Connaissant les dangers de ce pesticide, découverts dans les années 60’, les planteurs ont quant à eux utilisé le traitement au pulvérisateur manuel, et par la suite l’épandage aérien.


Ainsi, le Chlordécone a été massivement utilisé dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique, alors même qu'il avait été interdit dès 1976 aux États-Unis, et que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) l'avait classé comme potentiellement cancérigène pour l'Homme en 1979. Malgré ces alertes, les grands planteurs antillais obtiennent l'homologation du Chlordécone en 1981.


Extrait de la bande dessinée de Jessica Oublié, Tropique toxique


L’intérêt était avant tout économique, au détriment des problématiques écologiques et sanitaires. Les producteurs locaux n’étaient pas prêts à cultiver autres choses que ce produit qui rapporte beaucoup de subventions. Les arguments économiques ont eu gain de cause sur les risques de contaminations environnementales et sanitaires que cette utilisation pourrait provoquer au sein des territoires ultra marins des Antilles françaises.


Le système de monoculture et le manque de diversification de l’agriculture ont contribué à légitimer l’utilisation de ce pesticide toxique, car la banane crée de l’emploie pour les Antillais à l’époque. Les Antilles françaises restent dépendantes de la banane et ce malgré les scandales de pollution. En effet, le secteur agricole fait partie intégrante de l’économie des Antilles française, malgré la croissance du secteur tertiaire avec le tourisme.



Une contamination entraînant une crise sociale, culturelle et sanitaire


Aujourd'hui, la population est victime d'une contamination sanitaire, de ses sols, de ses aliments, et de son eau à cause de la toxicité du Chlordécone. Cette contamination génère un drame social au sein de la population locale et plus particulièrement dans les ménages les plus populaires.


La population antillaise boit de l’eau de source, se nourrit des poissons pêchés par les locaux et des ignames cultivées dans ses jardins. Or le Chlordécone se propage dans les terres, pour finir dans les nappes phréatiques des îles. Les consommateurs à proximité semblent être plus exposés à une contamination au Chlordécone. En effet, les terres antillaises sont contaminées pour une durée estimée à plus de 100 ans.


Plus précisément, le Chlordécone provoque une crise sanitaire majeure dans les Antilles françaises. 95% de la population Guadeloupéenne et 92% de la population Martiniquaise sont contaminées par cette molécule toxique. L’exposition durant plus de 20 ans, a provoqué une contamination globale de la population. Aujourd’hui, les Antilles françaises ont le taux de cancer de la prostate le plus élevé au monde.


Source : Tableau statistiques de World Cancer Research Fund International


Ce tableau indique le taux d’incidence annuel de cancer de la prostate à l’échelle mondiale. On observe des taux très élevés dans les territoires français d’outre-mer. Il y a la Martinique qui détient le record mondial du taux de cancer de la prostate, ainsi que la Guadeloupe, la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française. Afin de mesurer l’impact de l’utilisation du Chlordécone sur la société, de nombreuses études ont été mises en place. On a l’exemple de l’étude TIMOUN ainsi que l’étude KARUPROSTATE.


Ainsi, l’étude TIMOUN a permis de démontrer l’effet néfaste du Chlordécone sur le développement de l’embryon et sur le développement du nourrisson postnatal. Le régime alimentaire des femmes enceintes contaminées et les issues défavorables de grossesses sont mis en relation. Cette étude constate que les femmes enceintes exposées au Chlordécone ont plus de chance de mettre au monde des nourrissons prématurés, avec des malformations, ou des problèmes neurologiques. Ensuite, l'étude KARUPROSTATE met en évidence les relations entre le cancer de la prostate et l’exposition au Chlordécone. Elle a révélé que la molécule du Chlordécone comprend des perturbateurs endocriniens et qu’elle a un impact sur le développement des tumeurs dites hormono-dépendantes (ovaire, prostate). L’exposition alimentaire mais aussi l’exposition professionnelle notamment pour les ouvriers agricoles ont des conséquences sanitaires alarmantes.


Source : Photographie issus du profil instagram @esoutesav


Face à ce fléau, des mesures préventives ont été instaurées pour préserver la population, comme l’interdiction de la pêche dans certaines zones potentiellement contaminées. Certains aliments sont devenus déconseillés à consommer et cela se traduit par la mise en place de limite maximale de résidu dans l’eau et dans les denrées locales consommées, qui aboutissent à des arrêtés préfectoraux.


Face à ces nombreuses restrictions, on pousse la population Antillaise à s’alimenter dans les supermarchés, où les prix y sont exorbitants en comparaison. Cette situation a réellement eu un impact sur les ménages les plus populaires des îles. En effet, ce sont des ménages qui ne peuvent pas se permettre d’être dépendants du secteur des grandes distributions. L’alimentation antillaise s’inscrit dans une culture locale, qu’on ne peut pas simplement réduire à des restrictions. La culture alimentaire antillaise se traduit par la vente de fruits et légumes locaux au bord des routes, et par l’échange de produits de son jardin au sein de son entourage. Les poissons pêchés par les locaux et les produits tubercules font partie de la base de l’alimentation antillaise, or les terres et les nappes phréatiques sont contaminées par le Chlordécone. Les produits les plus consommés par la population sont directement touchés par cet insecticide et cela aboutit à la contamination globale de toute une population, touchant toutes les tranches d’âge.


Source : Schéma simplifié du transfert de la chlordécone vers les nappes d'eaux souterraines


La contamination crée une perte en termes de gain financier mais aussi dans la pratique culturelle. Dans certaines zones des Antilles françaises, il existe des interdictions de pêcher qui contribuent à une précarisation des pêcheurs locaux. En effet, en 2010 un arrêté préfectoral fut créé pour interdire la pêche sur certaines côtes des Antilles françaises, empêchant ainsi la consommation de près de 50 espèces. En Guadeloupe par exemple, les marins pêcheurs ne peuvent plus pêcher à moins de 900 mètres sur la côte sud-est de l’île. En Martinique par exemple, dans le Nord-Est Atlantique, l'arrêté préfectoral a eu un impact économique mais aussi culturel pour les populations. La pêche à la senne par exemple, était un complément de revenu pour les pêcheurs mais elle réunissait des familles, des amis autour d’une pratique culturelle.


Enfin, on recommande aux pêcheurs d’aller pêcher ailleurs, et cela crée de nombreuses complications. Dans un premier temps, les pêcheurs n’ont pas tous les moyens de posséder des bateaux puissants qui pourraient leurs permettre d’aller pêcher au large des côtes ou en haute mer. Certains abandonnent même le métier, et la pêche locale n’est plus valorisée. Et, pour ceux qui pourraient aller pêcher ailleurs, des conflits d’usage se créent avec les communautés voisines notamment avec la l’île de la Dominique par rapport aux zones économiques exclusives.



Des décisions politiques qui révèlent l’ampleur des inégalités entre les départements d’outre-mer et la métropole, et les héritages coloniaux qui en découlent


Aujourd’hui, il existe un sentiment de frustration au sein de la population antillaise. En effet, de grandes questions se posent : comment peut-on expliquer que ce pesticide ait été interdit en Métropole mais qu'il y ait eu une dérogation pour les Antilles françaises.

Dans un premier temps, l’Etat a autorisé l’utilisation du Chlordécone après que la Commission des Toxiques qui dépendait du ministère de l’Agriculture ait accepté la demande d’homologation du produit en 1972. Ensuite, en 1981 le produit a de nouveau été autorisé alors que les preuves de sa toxicité s’étaient encore accumulées. Durant les années 1990, 1500 tonnes ont été recommandées par la famille Hayot au moment où l’on a signifié l’interdiction du pesticide.


Par la suite, il y a eu le délai de la prise en charge. En effet, l’Etat a pris plus de vingt ans avant de prendre des mesures. Il faudra encore attendre 2008 pour que le plan d’action chlordécone soit financé. Le plan Chlordécone a pour objectif de renforcer la connaissance des milieux, de mesurer l’exposition aux chlordécone, ainsi que de mieux connaître ses effets sur la santé pour pouvoir instaurer des mesures.


Après coup, l’application de la limite maximale de résidus dans l’eau et dans les denrées locales consommées est étudiée. L’Afssa (Agence française de sécurité sanitaire des aliments) puis devenue l’Anses depuis 2010 (Agence Nationale de Sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) a réalisé une évaluation des expositions et des risques alimentaires liés au Chlordécone qui donna lieu à des arrêtés préfectoraux. Ils imposent le contrôle de terres cultivées, des programmes visant à limiter la consommation de certaines denrées, ainsi que l’interdiction de pêcher dans certaines zones. Et comme nous l’avons vu précédemment, ces limites maximales de résidus de Chlordécone génèrent une crise sociale et culturelle pour les populations les plus modestes de l’île.


A travers les décisions de l’Etat et des politiciens locaux, les populations voient cette pollution comme la manifestation d’une discrimination des citoyens ultramarins découlant historiquement de leur passé coloniale et esclavagiste.De plus, le Chlordécone a été commercialisé par l’entreprise d’Yves HAYOT, l'aîné d’une puissante famille descendant des colons esclavagistes. Toute ceci ravive des tensions coloniales et postcoloniales au sein de la société. En effet, la gestion agricole met l’accent sur ces héritages coloniaux. On utilise le Chlordécone pour dompter une nature rebelle et exotique qui constitue une imagerie coloniale de la nature présente sur les îles.


Ces récits de discrimination s’appuient sur le fait que le Chlordécone ne fut utilisé que sur les sols antillais et non sur les sols de l’hexagone alors que l’autorisation du pesticide concernait tout le territoire national. Tout ceci contribue à croire qu’il y a des différenciations entre les citoyens ultramarins et les citoyens de métropole. On parle d’une gestion territoriale à double vitesse qui constitue un héritage colonial, et qui légitimise d’une certaine façon l’emploi du terme de « colonie départementalisée ».


Il y a aussi la façon dont le Chlordécone a été officiellement arrêté, car si l’autorisation de vente est retirée par la Commission d’homologation en février 1990, le Chlordécone a été toléré pendant encore quelques années par le ministère de l’Agriculture car les producteurs locaux ne disposaient pas de production de substitution plus efficace, selon leurs arguments.


Entre les autorisations de 1972 à 1981, les dérogations de 1992 à 1993 et l’utilisation du Chlordécone allant par deux fois au-delà de la limite fixée par la loi, les Antillais ont l’impression d’être des citoyens de seconde zone car il existe une inégalité d’application de la loi entre l’hexagone et les outres mers.


Aujourd’hui, aucune sanction n’a été prononcée à l’encontre des responsables de cet empoisonnement, malgré les plaintes pour mise en danger d’autrui déposées par de nombreuses associations. Il y a une colère au sein de la population antillaise. Cette population a le sentiment d’être méprisée, abandonnée et elle dénonce ainsi une injustice environnementale. De plus, le déni d’Emmanuel Macron n’a pas contribué à un arrangement de la situation lors d’un débat national en février 2019 en niant le caractère cancérigène du Chlordécone.


Source : Photographie de la manifestation de février 2021 à Fort-de-France contre la mise sous prescription de la plainte pour empoisonnement au Chlordécone


En janvier 2021, les tribunaux évoquent la possibilité d’un non lieu concernant la plainte pour empoisonnement au Chlordécone. Face au mépris, et à l’impunité de l’Etat, la jeunesse revendicatrice et engagée se soulève, entraînant avec elle toute la population antillaise. En février 2021, des martiniquais se sont rassemblés dans les rues de Fort-de-France pour protester contre cette éventuelle décision juridique. En effet, cette mobilisation est présente en France Hexagonale comme sur le territoire martiniquais et guadeloupéen, c’est toute une communauté qui veut faire entendre sa colère face à cette injustice environnementale. Le peuple antillais se réveille et il veut faire entendre sa voix à chaque extrémité de l’océan Atlantique. Il y avait déjà eu des manifestations auparavant, mais celle-ci a rassemblé des milliers de personnes, ce qui est une première. La souffrance, le sentiment de mépris, d'injustice et d’abandon émergent dans l’opinion publique antillaise, mais elle se propage peu à peu dans l’opinion publique française, et on a l’exemple du réalisateur Jean Pascal Zadi qui a clairement dénoncé l’utilisation du Chlordécone aux Antilles lors de la 46ème nuit des Césars.


Nous finirons cet article avec une citation qui résume les points les plus importants de ce scandale sanitaire. C’est une citation de Garcin MALSA, politicien engagé au sein des mouvements écologiques et dans le mouvement indépendantiste de la Martinique qui dit que « l’État se trouve responsable de l’empoisonnement de nos terres agricoles par les pesticides, au premier rang desquels a été signalé le Chlordécone pour sa haute dangerosité. Et pour ne pas sortir de l’époque de la colonisation, l’État a fait ce choix pour satisfaire la voracité et les appétits financiers des descendants d’esclavagistes qui malheureusement trouvèrent des complices dans la classe politique en Martinique ».



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Célia POIDEVAIN, rédactrice chez Décryptage Citoyen International

Le 30 mars 2021



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Sources :

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