Les nouvelles routes de la soie chinoises

La Chine est un pays d'Asie de l'Est avec plus d'1,4 milliard d'habitants, elle est le pays le plus peuplé du monde. Elle est également le troisième plus grand pays du monde par sa superficie. En 2021, le PIB en parité de pouvoir d'achat de la République populaire de Chine est le deuxième le plus élevé du monde.



Andreea Brinza, Les routes de la soie, une stratégie pour asseoir la puissance la Chine, Le Courrier International, 2018



Un projet économique aux sous-entendus politiques


Les atouts de la Chine sont nombreux, son économie connaît chaque année l'une des plus fortes croissances au monde. Elle dispose de l'armée la plus grande du monde ainsi que de l'arme nucléaire. La Chine est un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, ce qui lui confère une influence diplomatique très importante.


La Chine est actuellement « la deuxième » puissance économique mondiale. D'après la Banque mondiale, la Chine pourrait devenir la première puissance économique de la planète en dépassant les États-Unis entre 2020 et 2030. Elle est aussi présente dans de nombreuses organisations internationales, notamment l'Organisation mondiale du commerce (OMC) ou encore l'Organisation de coopération de Shanghai.


La Chine s’est toujours considérée au centre de l’Histoire du monde avec ses anciennes routes de la soirée. La route de la soie, réseau ancien de routes commerciales entre l’Asie et l’Europe. La Chine revendique une voie naturelle d’échanges dans la continuité géo-historique. Le pays a développé un réseau de commerce terrestre et maritime d’ampleur à travers l’Asie centrale, la Russie, le Moyen Orient, l’Asie du Sud-Est, l’Afrique et l’Europe. L’idée globale est de redonner vie à une nouvelle route de la soie et de relier les espaces eurasiatiques à l’Europe.


Les nouvelles routes de la soie constituent un ambitieux programme de modernisation des infrastructures et voies de communication. A travers ce projet, la Chine cherche à se déployer sous diverses formes. Ces nouvelles voies de communication lui permettent d’avoir une influence au niveau économique, commerciale, géopolitique et diplomatique, mais aussi social et culturel avec la croissance des circulations migratoires.


Cependant, les nouvelles routes de la soie soulèvent de nombreuses interrogations, notamment sur les rachats d’infrastructures foncières et d’entreprises. La Chine s’installe partout et forme un véritable « Monopoly » dans le monde. Les nouvelles routes de la soie constituent un ambitieux et grand rêve chinois. En quoi le projet des nouvelles routes de la soie permet-il à la Chine d’asseoir sa puissance sur la scène internationale ?

Le projet appelé Belt and Road lancé en 2013 vise à étendre l’influence de la Chine, c’est un projet de développement social et économique. La Chine met en avant sa neutralité, la non-ingérence et les relations dites gagnant-gagnant. Les nouvelles routes de la soie sont nommées comme un gigantesques Plan Marshall chinois .


Le principe est de développer une nouvelle forme de mondialisation, mieux adaptée aux besoins des pays en développement et d’accompagner la montée en puissance de la Chine et de ses alliés.


Il y a 80% de pays touchés par le projet des routes de la soie, soit 36% du PIB mondial et 41% du commerce mondial. Sur le plan géographique, tous les pays sont concernés, on dépasse le cadre de l’Eurasie dans les anciennes routes de la soie. On compte 138 pays dans le projet des nouvelles routes de la soie; la Chine compte investir plus de 1000 milliards de dollars sur 10 ans mais ces financements se font à partir de prêts et non de dons, et cela avec des banques chinoises.


Le projet établit un vaste réseau mondial d'infrastructures. La Chine investit dans les infrastructures de transport, dans les énergies, l’immobilier et enfin dans les métaux.


L’objectif premier de la Chine à travers les routes de la soie est de connecter l’Asie et l’Europe. La Chine souhaite aussi sécuriser l’Asie centrale. Les objectifs des nouvelles routes de la soie se traduisent par 4 domaines de coopération: l'approfondissement de la coordination des politiques publiques de développement, le développement des connexions d’infrastructures, le développement de la compréhension mutuelle des peuples on veut développer des échanges sociaux et culturels).


Le projet des routes de la soie est avant tout un projet chinois pour la Chine. Elle cherche à réduire les déséquilibres territoriaux de son pays et souhaite désenclaver l’intérieur de son territoire qui reste dans une situation de marginalité par rapport aux littoraux chinois.

La volonté de sécuriser des zones à des fins personnelles. En effet, les territoires d’Asie centrale sont des lieux à risque. Nous avons le Pakistan ou l’Afghanistan qui sont des lieux où il y a des risques de déstabilisation politique. Il y a de fortes implantations de narcotrafiquants et une menace djihadiste. Tout ceci est stratégique car cela permet à la Chine de faciliter ses approvisionnements énergétiques. En effet, 50% de ses importations pétrolières viennent de la Syrie.


La Chine cherche à ouvrir des débouchés économiques beaucoup plus grands, à commercialiser ses productions mais surtout à combler ses besoins en matières premières. En effet la Chine est un pays qui possède une forte masse démographique, et cela se traduit par des besoins en pétrole et en terres arables pour répondre aux besoins de sa population. De plus, la Chine a besoin d’exporter l’acier et l’aluminium, car elle se trouve dans une situation de surcapacité.


Plus globalement, c’est un projet géostratégique et géopolitique pour la Chine. En effet, il permet à la Chine de réduire sa vulnérabilité géopolitique et d’étaler sa puissance.

A travers ce qu’on appelle le grand Monopoly Chinois, Pékin est au centre et impose son modèle. L’implantation d’infrastructures chinoises un peu partout dans le monde, donne surtout à la Chine un pouvoir qui lui permet d’élargir sa présence sur le plan militaire ce qui favorise la croissance d’un Hard power. De plus, la Chine développe également un Soft power avec l’implantation des infrastructures, ce qui provoque des flux migratoires touristiques ou d’affaires. La Chine diffuse sa langue et sa culture.


Nous avons aussi l’exemple du football. La Chine investit dans de nombreux clubs de football européens. En France, le FC Sochaux, l’AJ Auxerre ou encore l’OGC Nice et 20% du capital de l’Olympique lyonnais appartiennent à la Chine. Il y aussi des fonds chinois qui alimentent le capital de Manchester City ou de l’Atletico Madrid. Au total, des centaines de millions d’euros sont venus irriguer les clubs européens. Elle est également présente dans les organisations internationales notamment dans l’organisation internationale de la santé.




Thierry Gauthé, Les nouvelles routes de la soie, le Courrier International, 2018



Stratégie de contrôle par l’investissement dans les infrastructures terrestres et maritimes



Tout d’abord on peut noter la création de liaisons ferroviaires qui relient la Chine et l’Europe notamment entre Wuhan et Londres en passant par Duisbourg. On met en place des routes Est-Ouest. Le long du tracé, la Chine implante des centrales énergétiques et des infrastructures. Nous avons l’exemple Khorgos au Kazakhstan, avec un port sec et une zone économique spéciale. La rénovation des voies de communication se traduit toujours par l’implantation d’infrastructures chinoises avec des zones industrielles. Il y a toujours un intérêt économique et politique pour la Chine.


En Asie, il y a des projets de développement de voies ferrées entre Yunnan et Singapour, à travers le Laos, la Thaïlande et la Malaisie et Kumming au Myanmar. A la mise en place de ces voies de communications ferrées s'ajoutent des infrastructures d’oléoduc et gazoducs en service entre les deux villes depuis 2013. L’intérêt pour la Chine est toujours l’accès aux ressources énergétiques. Ces équipements permettent l’acheminement de 22 millions de barils de pétrole et 12 milliards de mètres cubes de gaz par an vers la Chine. Il y a en plus un intérêt d’ouverture vers le détroit de Malacca qui représente encore près de 50% du trafic mondial de conteneurs.


L’Afrique intéresse particulièrement la Chine, car c’est un continent riche en matières premières. La Chine investit massivement dans les pays et dans la mise en place de voies ferrées et routières. Notamment au Kenya entre Mombasa et Nairobi et, en Ethiopie entre Addis-Abeba et Djibouti. D’ailleurs, le port de Djibouti fait l’objet d’installation de plateformes militaires chinoises.


La Chine est aussi présente au sein des routes maritimes,notamment entre l’Océan Indien, la Mer Rouge et la Mer Méditerranée. En effet, les routes maritimes permettent de mettre en place des portes d’entrées dans les différents pays de la Méditerranée. La Chine investit de façon considérable dans d’importantes infrastructures portuaires par le biais de Coscos et China Shipping Group, entreprise publique chinoise et entreprise de transport d’hydrocarbures.


Nous avons l’exemple du port du Pirée acquis par la Chine. En effet, elle parvient à obtenir 51% des parts du port en 2016, une opération financière très colossale, on parle de 368 millions d’euros, ce qui permet à la Grèce d’éponger sa dette publique au sein de l’Union Européenne. En effet, de nombreux ports européens sont administrés par la nouvelle puissance chinoise. Nous avons l’exemple des ports de Valence, Bilbao, et Zeebrugge toujours sous le contrôle de Coscos. L’intérêt pour la Chine c’est l’accès au marché attractif européen, mais aussi des zones en développement au Maghreb et des zones à reconstruire en Syrie ou Libye.


La Chine voit encore plus loin. Elle se projette dans la perspective de nouvelles voies maritimes dans la mer Arctique. Cette perspective de nouvelles voies maritimes permettra de gagner jusqu'à 40% de temps de trajet.


L’ensemble du monde est touché par les divers types de voies de communication chinoises, ce qui permet à de nombreux pays de s’ouvrir au commerce international mais cela a un prix.


Critique, tensions et divisions face au projet des nouvelles routes de la soie


Pour s’assurer les investissements, la Chine mise sur le concept du « gagnant-gagnant » alias « Win-Win » : elle apporte le projet et l’argent nécessaire, elle fait des prêts.

138 pays dans la route de la soie sont concernés par divers accords bilatéraux, elle compte investir plus de 1000 milliards de dollars, mais les financements se font sur des prêts et non des dons, et sous les banques chinoises et cela fait relativiser le concept du gagnant-gagnant.


Les pays empruntent de l’argent à la Chine et, de fait, ils deviennent dépendants de cette dernière. La Chine est donc accusée d’endommager les finances des pays en développement et de nombreux pays se retrouvent menacés de « décrochages » comme la Mongolie, ou le Pakistan. Il y a des cas plus graves comme l’exemple du Sri Lanka, qui aujourd’hui est incapable de régler ses créances auprès de la Chine. Le pays a dû céder son port en eaux profondes (ZEE 100km2) durant 99 ans afin d’effacer sa dette auprès de la Chine.


Outre la création d’une dépendance financière, il y a d’autres critiques. Dans certains projets, la Chine favorise sa main-d'œuvre au détriment de la main-d'œuvre locale, c’est le cas au Pakistan. La Chine applique ici le concept de PPC, Port-Park-City : on construit un port et une zone industrielle à côté et, enfin, une ville nouvelle à proximité, destinée à abriter les travailleurs chinois.



Carole Dieterich, Le Sri lanka pris au piège des nouvelles routes de la soie chinoises, Les Echos, 2019


Les Etats-Unis sont des concurrents directs de la Chine au regard du statut de grande puissance. Les nouvelles routes de la soie dérangent énormément les Etats Unis car elles pourraient faire de l’ombre à la puissance américaine.

Il y a deux visions du commerce qui s’opposent entre les américains et les chinois. La Chine considère être une alternative au modèle néo libéral par un interventionnisme fort de l’Etat. D’une certaine manière il s’agit de contester la vision d’un monde dominé par les Etats- unis.


L’Inde reste globalement contre le projet des nouvelles routes de la soie, du fait des tensions hégémoniques. Dans un premier temps, il y a toujours des tensions entre l’Inde et la Chine qui sont les deux grands géants démographiques, économiques de la région de l’Asie. L’implantation de la Chine dans l’Océan Indien via le port du Sri Lanka pose un problème à l’Inde qui souhaite maintenir des liens maritimes et culturels dans l’océan indien avec le projet Mausam. C’est pour cela qu’elle souhaite développer un projet concurrent aux nouvelles routes de la soie avec le Japon « Les routes de la liberté » qui est un projet de corridor entre l’Asie et l’Afrique, son seul but est de contrer l’influence chinoise.


La Russie est un acteur qui se retrouve partenaire et en même temps concurrent dans le grand projet des routes de la soie chinoise. La Russie et la Chine sont en partie concurrentes pour la maîtrise des ressources énergétiques centre-asiatiques. Cependant la Chine et la Russie ont fini par s’allier, depuis peu ils ont signé un accord gazier en 2014.

La Russie a lancé en 2015 son propre projet « l’Union économique eurasiatique (UEE) » (la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan, l’Arménie et le Kirghizistan). Xi Jin Ping et Vladimir Poutine ont annoncé le « raccordement », des deux projets. En effet participer à ce projet permet à la Russie de montrer aux Occidentaux que la Russie n’est pas aussi isolée qu’ils le prétendent.


L’Union Européenne est déjà un partenaire important de la Chine au niveau économique mais l’Europe reste assez divisée. Les nouvelles routes de la soie s’accompagnent d’une perspective d’accès plus facile au marché chinois et donc à la croissance de nouveaux accords commerciaux et d’investissement ce qui pourrait accroître le commerce mondial de l’Union Européenne de 6% une fois que tous les projets seront réalisés.

Plusieurs pays soutiennent formellement le projet chinois et ont signé des accords : la Hongrie, la Grèce avec le port du Pirée, la Roumanie, la République tchèque et tout récemment l’Italie (ports de Gênes et de Trieste). En revanche, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et la Pologne restent sur la réserve.


L’Union Européenne s’inquiète de l’investissement chinois dans des secteurs stratégiques, par exemple le rachat par les Chinois de la société allemande Kuka, spécialiste des robots. Les intérêts géopolitiques de la Chine laissent perplexes les dirigeants européens notamment français et allemands. Les occidentaux veulent une réciprocité dans la mise en place des projets. Les nouvelles routes de la soie ne peuvent être des routes hégémoniques et univoques pour les occidentaux.


Le bloc Est de l’Europe s’accorde volontiers au projet des nouvelles routes de la soie. L’Europe de l’Est représente la porte d’entrée des marchés européens pour les différentes voies terrestres des nouvelles routes de la soie, sachant que ces derniers semblent néanmoins moins avancés qu’en Europe de l’Ouest. Il y a au moins une quinzaine de pays « investis » (pays baltes, Balkans, Ukraine, Hongrie, République tchèque, Bulgarie).




Mark Schiefelbein, SNCF, ports... Ce que peut espérer la France des "nouvelles routes de la soie", Challenge, 2018


Les nouvelles routes de la soie posent des problèmes environnementaux de taille : la construction de voies de communication et d’infrastructures menace la faune et la flore, notamment des animaux tels que les pandas. La centrale hydroélectrique crée des dommages pour les ressources halieutiques ce qui pourrait devenir problématique pour les populations locales et les plus pauvres. En effet, la mise en place de ces infrastructures entraînera le déplacement des populations les plus modestes et pauvres. Les routes de la soie sont synonymes de déforestation notamment sur l’île de Bornéo en Indonésie. Enfin, la construction des nouvelles routes de la soie est responsable de 28% du gaz à effet serre.


À l’intérieur des frontières, l’endettement croissant de tous les acteurs inquiète. Certains analystes avancent que le déploiement de ces multiples projets est soutenu par les grandes entreprises d’État, soucieuses d’obtenir des financements, elles méprisent des règles de bonne gestion. La Chine a des difficultés financières croissantes. Elle cherche à réduire les sorties de capitaux, car ses réserves de change déclinent rapidement. Sur le plan intérieur, ses ressources budgétaires diminuent au moment où les retraites dues à une population vieillissante s’accroissent.


Sur le plan politique, en dépit de la fermeté affichée, la position de Xi Jinping est affaiblie. Il y a la montée des critiques internationales sur l’attitude à l’égard des Ouïgours au Xinjiang, il y a persistance de la contestation à Hong Kong, renforcement de la tendance souverainiste à Taipei alors que Xi Jinping avait déclaré que le problème de Taïwan serait réglé sous son mandat. Il y a aussi la réaction croissante des jeunes générations à l’égard du contrôle de la société, avec les techniques de reconnaissance faciale, l’ensemble constituant une véritable atteinte aux libertés individuelles.



Nous avons pu voir que les nouvelles routes de la soie vont beaucoup plus loin que les anciennes. Les nouvelles touchent le monde dans sa globalité. Les nouvelles routes de la soie couvrent 40 % de la superficie mondiale habitée, 70 % de la population mondiale, 60 % de la richesse mondiale et 75 % des réserves énergétiques connues.


La mise en place d’axes terrestres et maritimes implantés dans presque toutes les parties du monde ont pour but de sécuriser les axes de communication, de favoriser et d’intensifier le libre-échange mais aussi d’intégrer les pays en développement dans la mondialisation.


Cependant, la construction d’infrastructures se localise dans des régions stratégiques pour la Chine. Les tracés des nouvelles voies de communication sont lisibles dans les nouvelles lignes de gazoducs et d’oléoducs, de routes, de chemins de fer desservant l’Asie du Sud-Est, le Moyen-Orient, l’Asie centrale, la Russie, et l’Europe. Elles sont aussi lisibles dans les espaces maritimes stratégiques notamment avec le détroit de Malacca, l’Océan Indien, et Pacifique ou la mer d’Arabie.


La Chine se dit vouloir être un impulseur de développement pour les pays encore en voie de développement cependant elle exerce une forme d’impérialisme sur ces pays semblable à l’Europe du 19ème siècle.


A travers les nouvelles voies de communications, il y a non seulement des enjeux économiques mais aussi politiques, diplomatiques, sociaux et culturels. Les nouvelles routes de la soie permettent d’asseoir la puissance chinoise sur la scène internationale sous des formes d’Hard Power et de Soft Power.


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Célia POIDEVAIN, rédactrice chez Décryptage Citoyen International

Le 28 juin 2022


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