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Mignonnes de Maïmouna Doucouré : L’hypersexualisation des jeunes filles au cœur des controverses

Updated: Oct 6, 2020

Interdit de diffusion sur Netflix en Turquie, sujet à des controverses aux États-Unis et pourtant récompensé dans plusieurs festivals, le film Mignonnes choque et fait débat au niveau international.


Le tout premier long métrage de cette réalisatrice franco-sénégalaise est sorti en salle en août 2020 en France. Il traite du passage de l’enfance à l’adolescence des jeunes filles - période perturbée par l’image sexualisée des femmes qui leur est renvoyée.



Synopsis


Aminata (Amy), interprétée par Fathia Youssouf, une fillette de 11 ans fait son entrée au collège. Élevée par sa grande tante et sa mère qui tentent de faire d’elle une femme modèle selon leurs attentes, elle trouve une échappatoire dans un groupe de danseuses qui s’entraîne pour des compétitions. D’un côté, elle doit être la petite fille exemplaire qui doit s’occuper du ménage et des petits frères pour ensuite devenir une femme pudique prête à être mariée. De l’autre, elle est amenée à sexualiser son comportement à travers des gestes et des postures évocatrices comme cambrer son dos exagérément ou encore effleurer ses lèvres, pour se conformer à l’image hypersexualisée de la femme occidentale. En mettant en lumière ce sujet, le film dénonce les dangers d’une société qui matraque les préadolescentes de stéréotypes du corps féminin et qui font oublier à Amy qu’elle n’est encore qu’une enfant.



Comment est traitée l’hypersexualisation dans le film ?


L’élément majeur à prendre en compte pour comprendre de ce film est qu’il s’appuie sur une réalité que connaissent aujourd’hui une grande majorité d’enfants. La réalisatrice s’est d’ailleurs appuyée sur les témoignages de centaines de filles qui ont indirectement contribué à l’écriture du film. Elle les remercie d’ailleurs au générique de fin.


Dans son interview du 17 août sur Arte (1), la réalisatrice de 35 ans, Maïmouna Doucouré, met en avant le fait qu’Amy « est tiraillée entre deux modèles de féminité ». L’un, celui de la famille musulmane, est volontiers beaucoup plus critiqué que l’autre, l’hypersexualisation des préados dans le monde occidental. Les filles de onze ans sont simplement absorbées par « un mimétisme dont elles ne comprennent pas le mécanisme » exposé sur les réseaux sociaux et la course aux « likes », continue la réalisatrice. L’hypersexualisation dans l’œuvre apparait à la fois comme une réaction d'Amy à l’absence de ses parents et à leur manque d’encadrement, mais aussi comme un « diktat » qui s’impose à elle comme étant la norme sociale d’une féminité presque dictée.


Réseaux sociaux, cyberharcèlement, sexisme, pression familiale, premières menstruations : le premier long métrage de Maïmouna Doucouré s’empare de sujets forts qui résonnent en nous tous et nous pousse à l’introspection de notre propre adolescence. Ce film engagé est une dénonciation des travers de notre société qui imprègnent durablement les relations hommes-femmes et impacte à vie les futurs adultes. Ainsi à la fin du film, il est possible de voir des spectateurs encore retournés . Mais si les larmes ont coulé, les rires fusent aussi à travers la salle face au portrait innocent (et donc fragile) qui est dressé d’Amy.


Amy (Fathia Youssouf) et sa bande d’amies, extrait du film - PHOTO BIEN OU BIEN PRODUCTIONS 2018 (2)


Hypersexualisation des jeunes : reflet de la société


L’hypersexualisation des jeunes filles est un comportement répandu à travers l’ensemble de la société occidentale, tout en apparaissant aussi sous différentes formes dans d’autres cultures. Cacher le corps des femmes pour que seuls les maris les voient est aussi une forme d’hypersexualisation. Elle a pour conséquence de pousser des enfants et adolescentes à adopter des comportements d’adultes et des attitudes qui ne correspondent pas à leur degré de maturité et leurs intentions. Encore tout à leur innocence d’enfants, elles ne mesurent pas la portée sexualisante et objetisée de leurs jeux. Elles arrivent dans une société qui s’approprie leur corps et les sexualise. Leur sexualité, individualité, et libre arbitre, ne leur appartiennent plus. Qui plus est à cet âge fragile de mue où l’on se cherche, l’appartenance et l’intégration au groupe deviennent primordiaux pour les préadolescents. Le conformisme au modèle proposé en tant que norme sociale va s’imposer à eux comme une évidence.

Les nouvelles technologies avec la généralisation des smartphones dès le collège et l’accès facilité à internet ont fortement contribué à une large diffusion des images à caractère sexuel et de la pornographie banalisant par la même occasion la sexualité. Le sexe devient alors un domaine à expérimenter et apparait comme un rituel de passage à l’âge adulte en mimant les modèles proposés sur la toile. La participation des adolescents aux réseaux sociaux crée une société de l’image et de la concurrence avec un microcosme de société qui incite à une compétition acharnée pour être toujours plus séduisant. Enfin, le marketing très puissant sur cette tranche d’âge dans l’industrie de la musique, du cinéma et des vêtements promeut ce modèle hypersexualisé de mini adultes. Il est très attractif pour les jeunes en recherche d’identité. Ils imitent alors les attitudes présumées des “grands” et sont prématurément poussés à l’âge adulte.

Au-delà d’attitudes qui ne correspondent pas à leur degré de maturation sexuelle, les jeunes adolescents s’ancrent dans des rôles qui les formateront pour la vie. Les images de l’homme viril, actif, dominant et puissant et de la femme objet, sexy et séductrice se fixent ainsi très tôt dans les représentations sexuelles des plus jeunes alors même qu’ils n’ont aucune expérience sexuelle. C’est pour cela que l’hypersexualisation pour les filles est encore plus dommageable car, en leur renvoyant une image de femme objet, elle a un effet réducteur considérable sur la vision qu’elles ont d’elles-mêmes.



Pourquoi le film est-il si controversé ?


Partout dans le monde, les médias et notamment les réseaux tels que Twitter et YouTube ont fustigé ce film et la toile s’est enflammée sur ce sujet. Nombreux ont été ceux qui ont défendu Mignonnes en montrant que son objectif n’était pas de s’afficher comme un film qui sexualise les enfants mais au contraire de dénoncer le phénomène d’hypersexualisation. Les trailers et images qui circulent sur internet montrent les jeunes filles en petite tenue et dans des positions pouvant être vues comme provocantes. Cela a choqué et déclenché de vives critiques. Mais il faut se rendre à l’évidence qu’en voulant dénoncer cette situation le film expose une vérité dérangeante.

A gauche, l’affiche controversée de Netflix aux États-Unis, nettement différente de celle présentée en France, à droite.

Aux États-Unis, c’est l’affiche de Netflix qui crée la confusion sur la finalité du film. On peut y voir notamment une des fillettes cambrer son dos et se mettre la main sur les fesses. Affiche suggestive qui donne en spectacle ce qui est justement dénoncé par la réalisatrice. Cette dernière précise d’ailleurs ne l’avoir découverte qu’une fois mise en ligne. Elle a immédiatement été retirée par Netflix avec des excuses du patron américain à la réalisatrice.


En Turquie, le film a déclenché une vive réaction des pouvoirs publics pour d’autres motifs. Le ministère de la Famille et des Affaires sociales turc a en effet considéré que le film faisait l’apologie de la pédophilie et de l’islamophobie et qu’il risquait de « compromettre le développement psychologique des enfants et de les exposer à des abus », comme le rapporte Courrier International (3). Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (RTÜK) a ainsi été saisi pour empêcher sa sortie sur Netflix Turquie. Reste à savoir s’il vaut mieux cacher la réalité sous le tapis pour ne pas la voir ou à l’inverse la dénoncer quitte à choquer ?



Quelle réaction face aux critiques ? Quelles intentions pour ce film ?


Avec un film qui fait débat et qui secoue la scène internationale, la réalisatrice a réussi à faire de son film un réel objet de débats sociétaux. Devant les nombreuses menaces de mort qu’elle a reçu, elle précise au périodique 20 minutes (4) que les personnes qui l'attaquaient « n’avaient pas vu le film ». Ce dernier a d’ores et déjà reçu de nombreuses récompenses avec le prix de la meilleure réalisation au festival de Sundance et la mention spéciale du jury international de la Berlinale lui rendant ainsi sa légitimité. Maïmouna Doucouré est même accompagnée quotidiennement par un mentor envoyé par l’académie des Oscars (ressources, contacts…). Netflix s’est également défendu en indiquant que le film traitait de la pression sociale exercée sur les enfants à travers les réseaux sociaux et qu’il était ainsi nécessaire d’aller voir le film pour s’informer de cette problématique majeure.


Maïmouna Doucouré, photo provenant de l’article de Francetvinfo « C'est un film profondément féministe » : Maïmouna Doucouré sort "Mignonnes" qui ausculte la vie des préadolescentes (4)

A travers son premier long métrage, Maïmouna Doucouré en tant que la réalisatrice, voulait avant tout alerter l’opinion publique en s’appuyant sur sa propre expérience au travers d’éléments inspirés de sa vie réelle. Née en 1985 à Paris de parents sénégalais et musulmans, Maïmouna Doucouré se passionne très jeune pour le théâtre. Après des études de biologie, elle s’oriente vers le cinéma. Elle est récompensée à plusieurs reprises pour son court métrage « Maman(s) » sorti en 2015. Le thème de la polygamie est un sujet récurrent dans ses œuvres, l’ayant elle-même vécu puisqu’elle vivait avec le seconde épouse de son père.

Dans le magazine Time (5), elle explique que son film essaie de montrer que « nos enfants devraient avoir le temps d’être des enfants » et que les adultes « devraient protéger leur innocence aussi longtemps que possible » . Les anecdotes qu’elle a récoltées et les recherches qu’elle a effectuées pendant plus d’un an ont rendu Maïmouna Doucouré « encore plus déterminée à faire ce film » affirme-t-elle dans cette même interview et à dénoncer la culture sexuelle prédominante. Dans un autre genre d’instrumentalisation, elle dénonce aussi la volonté des femmes qui entourent Amy de faire d’elle une « femme » dès lors qu’elle a ses menstruations.


Elle se félicite du débat qu’elle a pu faire naître et espère que les prochaines critiques embrasseront sa cause. Par ailleurs, son film a fait l’objet d’un soutien très fort de la part du gouvernement français qui envisagerait de l’utiliser à des fins pédagogiques.


Très récemment d’ailleurs, le lundi 14 septembre 2020 avait été lancé le mouvement #BalanceTonBahut pour dénoncer l’hypersexualisation constante des collégiennes et lycéennes. Celle qui a démarré le hashtag avait reçu des commentaires de la part de sa CPE et de ses camarades lui disant que ses habits étaient trop courts et sa tenue provocante. Cet exemple tout récent montre ainsi que l’éducation des filles est très orientée vers leur apparence en tant que personne-objet puisqu’elles sont en général poussées à aller se changer chez elle changeant leur tenue « qui déconcentrerait les garçons » selon une collégienne dans un article de Le Point (6).



Décryptage Citoyen a pour but principal de décoder l’actualité,

pour un citoyen plus éclairé

Arthus d’Audeville, rédacteur chez Décryptage Citoyen,

Le 30 septembre 2020



Articles, rapports et vidéos mentionnés dans ce billet décryptage :

  1. https://www.youtube.com/watch?v=TNMBni_LWXc&t=184s

  2. https://www.courrierinternational.com/article/cinema-comment-le-film-mignonnes-sest-retrouve-accuse-de-pedophilie#&gid=1&pid=1

  3. Le film “Mignonnes” interdit de diffusion sur Netflix en Turquie

  4. "C'est un film profondément féministe" : Maïmouna Doucouré sort "Mignonnes" qui ausculte la vie des préadolescentes

  5. https://time.com/5886184/cuties-netflix-maimouna-doucoure/

  6. Genève : des collégiennes punies avec un tee-shirt « j'ai une tenue adéquate »


Sources utilisées pour la rédaction de ce billet décryptage :

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